Des
racines résolument métal mais une identité
affirmée
RH
: Parlons un peu de vos origines. Vos racines musicales
sont-elles ancrées dans le métal ?
Shavo : Oui absolument. En fait, Daron et moi sommes
issus de ce milieu. Le métal est toute notre
vie. Nous en écoutons depuis notre enfance
et nous avons grandi avec les incontournables du genre.
RH
: Quelles étaient tes idoles ?
Shavo : Gene Simmons (ndr : bassiste-chanteur du groupe
Kiss), Judas Priest, Iron Maiden, Slayer… Et
même Twisted Sister. Il y en a tellement. Je
suis également fan de Black Sabbath, de Led
Zeppelin ou, dans un genre différent, Pink
Floyd. Nous sommes des dingues de musique. Nous nous
sommes également intéressés aux
Beatles. Finalement, je nous considère comme
un croisement entre les Beatles et Slayer. C’est
la définition que je donnerais de System Of
A Down.
RH
: Il est effectivement assez difficile de décrire
votre musique…
Shavo : Et c’est une bonne chose non ? En tout
cas, cela me plait. Sur Toxicity figure par exemple
un titre très influencé par Maiden.
Il ne s’agit toutefois pas d’un plagiat
car nous l’avons arrangé à notre
manière.
Cherchez-vous
l’originalité à tout prix ?
Non ; Tout ce que nous composons nous vient naturellement.
Maintenant il est vrai que si nous jugeons qu’une
de nos compos n’est pas suffisamment originale,
nous ne l’utilisons pas. Si une chanson ou un
passage ressemble trop à ce que fait un autre
groupe, nous passons à autre chose. Nous souhaitons
être différents et nous ne voulons surtout
pas refaire ce qui a déjà été
fait. Daron excelle dans cet exercice !
RH
: Que penses-tu de l’étiquette néo-métal
pour System Of A Down ?
Shavo : Je ne sait pas ce que c’est… Je
n’aime pas les étiquettes. Nous sommes
simplement un groupe de rock. Point barre.
RH
: Ne sens-tu pas de points communs entre Slipknot,
Limp Bizkit, Korn et vous ?
Shavo : Non, nous sommes différents. Et je
suis prêt à parier que nous serons encore
là quand eux auront disparu [rires]. Nous aimons
notre musique comme nous aimons nos enfants. Et nous
aimons tout ce que nous faisons à coté,
de la production aux vidéos. Lorsque nous ne
serons plus satisfait à 100% de ce que nous
ferons, nous nous arrêterons. Nous ne sommes
pas une machine. Nous faisons les choses naturellement,
spirituellement. Notre maison de disque peut nous
demander d’enregistrer un nouvel album, nous
lui dirons d’aller se faire foutre. Il nous
faut un certain laps de temps pour composer, que nos
morceaux prennent vie. Il faut plus de deux jours
pour qu’un titre mûrisse. Il nous arrive
d’écrire une chanson en une heure mais
il nous faut ensuite la jouer des centaines de fois
avant d’arriver à lui donner vie. Et
encore aujourd’hui, nous interprétons
sur scène les morceaux différemment
car ils évoluent.
RH
: On peut parfois être tenté de vous
comparer à Faith No More…
Shavo : C’est l’une de nos influences
! Mike Patton est un génie !
RH
: Un influence majeure ?
Shavo : Non je ne crois pas. Je pense plutôt
que Faith No More et nous avons de nombreuses influences
communes. Je suis sûr que nous écoutions
les mêmes groupes même s’ils sont
apparus bien avant nous. Ils sont fantastiques et
je pense vraiment que Patton est un mec unique. D’ailleurs,
les premières fois que j’ai écouté
leurs albums, je n’ai pas aimé. Idem
pour Alice In Chains. Il m’a fallu du temps
avant d’apprécier vraiment.
RH
: Et Zappa ?
Shavo : Oh oui évidemment ! Nous adorons tous
Zappa. Passe-nous un album comme Apostrophe et tu
pourras constater que nous le connaissons tous par
cœur. Quand tu penses que ce mec n’a jamais
pris de drogue… J’ai d’ailleurs
une anecdote à propos de Zappa. Avant que le
groupe ne me mobilise à plein temps, je faisais
des petits boulots et il m’est arrivé
de livrer des fleurs. Lorsque Franck Zappa est mort,
j’ai eu à livrer des fleurs à
sa fille. Je suis donc allée chez elle. Je
lui ai donné les fleurs et je lui ai parlé
de l’influence que son père avait eu
sur moi, sur le fait qu’il avait changé
ma vie en tant que musicien. Et elle s’est mise
à pleurer. C’était très
émouvant… Ce mec était incroyable
et absolument pas commercial (NDJ : « Strictly
Non-Commercial », en référence
au titre d’une compilation de Zappa).
RH
: Y’a-t-il un disque qui a réellement
changé ta vie, qui t’a donné envie
de devenir musicien ?
Shavo : Il y en a tellement que je suis incapable
de tous les nommer. Daron sélectionnerait sans
doute les mêmes que moi mais rajouterait probablement
des disques de Iggy Pop, de David Bowie et des Rolling
Stones. Serj te parlerait de Ravi Shankar et de musiciens
folk comme Dylan. Nous sommes tous ultra fans de musique
et je pense que chacun d’entre nous possède
au moins 5000 CDs.
RH
: Comme tu peux le constater en regardant les différents
numéros de notre magazine, nous traitons plutôt
de groupe de métal « classiques »
et pas trop de néo. Pourtant System Of Down
est apparu dans le référendum 2001 de
nos lecteurs et votre nom revient régulièrement
dans les courriers qui nous sont adressés.
Comment expliques-tu que votre musique touche un public
très large, allant du fan de métal progressif
à celui de groupes plus extrêmes ?
Shavo : Simplement parce que nous sommes nous aussi
issus de ce même milieu . Nous sommes fans d’Iron
Maiden et nous aimons ce que nous faisons. J’imagine
donc que les fans de ce groupe peuvent aimer System
Of A Down. Ca me paraît finalement assez logique
non ? Notre musique vient de l’intérieur.
Nous ne faisons pas de calculs pour essayer de plaire
aux fans de tel ou tel style. Nos morceaux sont le
reflet de notre personnalité et donc de ce
que nous aimons. Nous écrivons avant tout des
chansons pour nous-mêmes. Si d’autres
personnes les apprécient, tant mieux. Si ce
n’est pas le cas, tant pis, nous n’allons
pas les forcer. Quand ils nous demande si nous sommes
satisfaits des chiffres de vente de nos albums, les
gens sont surpris que nous leur répondions
que nous nous en foutons royalement. Nous avons vendu
2 millions de disques aux USA, c’est bien. Et
alors ? Nous sommes heureux lorsque nous avons terminé
un album et avant même d’en avoir vendu
un seul exemplaire. Nous sommes contents de faire
de la musique, de faire ce que l’on aime.
RH
: Mais ce sont les ventes d’albums qui vous
permettent de tourner et de continuer à faire
de la musique, à en vivre…
Shavo : C’est juste. Mais nous serions certainement
tout aussi heureux en faisant de la musque dans notre
cave, sans connaître ce succès.
Une
musique ambitieuse
RH
: Parlons un peu plus précisément de
votre musique et de Toxicity. Ne crains-tu pas que
vos titres soient parfois un peu difficiles à
suivre ?
Shavo : Peut-être… Mais il suffit de les
écouter un certain nombre de fois pour les
comprendre et peut-être les apprécier.
Ceci étant, mes albums favoris sont souvent
ceux que j’ai eu du mal à appréhender
et qui m’ont demander de nombreuses écoutes.
Cela m’est souvent arrivé de tomber amoureux
d’un disque seulement après l’avoir
écouté 20 ou 30 fois. C’est le
cas, par exemple, de Radiohead. La première
fois que j’en ai entendu, je n’ai pas
craqué. Et au fil des écoutes, je me
suis dit que c’était un putain de groupe.
Je comparerais volontiers ce phénomène
à l’art abstrait, qui est le style de
peinture que j’apprécie. Il est difficile
d’expliquer pourquoi tu aimes un tableau abstrait.
Plus tu le regardes, plus tu vois des choses. Nous
sommes en fait une sorte d’équivalent
musical de l’art abstrait. C’est du moins
ce que je pense. Je n’écoute pas très
souvent nos albums mais lorsque ça m’arrive,
je remarque généralement des détails
dont je n’avais pas conscience jusque là.
RH
: Qu’avez-vous cherché à améliorer
avec Toxicity, par rapport à votre premier
album ?
Shavo : Je ne pense pas que l’on puisse réellement
parler d’amélioration. C’est juste
une progression. Nous avons simplement grandi. Peut-être
renferme-t-il d’avantage de mélodie…
Ces années de tournées nous ont apporté
beaucoup en tant que groupe et que musiciens. Toxicity
est certainement plus mélodique tout en étant
plus heavy. Comme X… C’est un putain de
titre heavy. J’ai lu que Daron avait dit que
Toxicity était à la fois plus tendre
et plus dur que son prédécesseur et
je trouve que c’est une vision pertinente des
choses. Nous étions bien plus préparés
pour ce second album. Nous savions vraiment où
nous voulions en venir et nous avions déjà
en tête chaque détail, jusqu’à
la pièce dans laquelle nous souhaitions enregistrer
les parties de batterie. Reign In Blood (de Slayer)
avait été enregistré dans cet
endroit !
RH
: Est-ce que vos fans vous confirment qu’il
leur faut effectivement du temps pour apprécier
vos albums ?
Shavo : Oui, c’est généralement
le cas. Et je pense qu’il est bon d’être
capable de se repasser un album plusieurs fois, même
si on ne craque pas dès la première
écoute. C’est souvent enrichissant.
Rick
Rubin, le guide spirituel
RH
: Rick Rubin qui vous a signé et a produit
vos deux albums, ne fait pas l’unanimité
auprès des groupes avec lesquels il a travaillé.
Certains lui reprochent de se comporter davantage
en gourou qu’en véritable producteur…
Shavo : Ces groupes ont besoin de quelqu’un,
mais ils ne comprennent pas qui est Rick Rubin. Nous
sommes assez autonomes et nous attendons de Rick une
aide spirituelle. Nous ne voulons pas de quelqu’un
qui soit là pour nous dire ce que nous avons
à faire, pour totalement modeler le groupe.
Ce mec a des oreilles magiques. Il se pointe, il écoute
ce que nous faisons, nous donne quelques conseils
mais nous laisse prendre toutes les décisions.
Il croit en nous. Ceux qui ne l’apprécient
pas ont certainement besoin de quelqu’un pour
leur écrire des chansons. Mais Rick n’est
pas un compositeur. C’est un guide. Il nous
a grandement aidé sur notre premier album.
Il était toujours là à nos côtés
lorsque nous avions besoin de lui. Et je sais qu’il
aime le groupe. Ce qui n’est peut-être
pas le cas de tous les artistes avec lesquels il travaille…
Nous n’avons absolument rien à lui reprocher.
Il ne nous force jamais à faire quoi que ce
soit et nous donne toujours son avis en toute sincérité,
même si cela nous fait parfois mal. C’est
un mec honnête. Il a joué un rôle
majeur dans l’avènement du rap métal
et a été l’un des premiers à
introduire ce style. Il a presque crée le genre
qui est actuellement numéro 1 aux USA. Il est
toujours en avance sur les autres. Il a tout de suite
cru en nous, sans une seule seconde d’hésitation,
alors que les autres labels se tâtaient et sont
venus nous voir dix fois avant de nous faire une offre.
Rick est venu une seule fois. Là est toute
la différence.
RH
: Peut-on parler de cinquième membre du groupe
?
Shavo : Non, c’est différent. C’est
un mec fantastique qui nous apporte une aide spirituelle.
Mais nous sommes suffisamment grands pour savoir où
nous allons. Nous avons toujours été
quatre dans ce groupe et nous le resterons.
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