De
la répartition des rôles au sein du groupe
RH
: Daron est crédité comme compositeur
de la grande majorité de vos chansons. Peux-tu
nous expliquer votre méthode de travail ?
Shavo : Nous apportons tous nos idées. Ainsi,
par exemple, c’est moi qui ait amené
l’idée de base de Bounce avant que Daron
n’organise ensuite le titre. Même chose
pour Toxicity qui est un assemblage fait par Daron
de différentes idées que je lui ai soumises.
Parfois, Serj nous propose des morceaux complets que
nous retravaillons. C’est le cas de Aerials
par exemple. Les quelques arrangements que nous apportons
sont la marque de fabrqiue de System Of A Down. Daron
est le chef d’orchestre car il a un talent fou
pour arranger les titres. Nous avons tous des compétences
différentes et nous travaillons en équipe.
Nous laissons ceux qui sont les plus doués
s’occuper de leur domaine. Je me charge par
exemple de tout l’aspect visuel, de nos clips,
de la partie Rom de notre dernier CD, de notre futur
DVD, etc. Les autres pensent que je suis capable de
m’en occuper et me font confiance. D’autant
que cela contribue également au contrôle
que nous avons sur le groupe. Cela n’aurait
aucun sens de demander à quelqu’un d’extérieur
de faire ce que nous pouvons assurer nous-mêmes.
C’est aussi la raison pour laquelle Daron coproduit
nos albums. C’est de cette manière que
nous travaillons. En plus, l’aspect visuel est
vraiment un sujet qui me passionne, et d’autres
groupes m’ont déjà contacté
pour que je réalise leurs clips après
avoir vu la vidéo de Toxicity. Il y a aussi
ce DVD que nous allons sortir. Nous venons juste de
la filmer.
RH
: Ce sera un DVD live ?
Shavo : Oui, avec des interviews de notre équipe
technique. Chacune des 20 personnes qui nous accompagne
sur cette tournée apparaîtra dans ce
DVD. C’est important car ce sont eux aussi qui
font que nos concerts se déroulent bien. Il
y a trop de groupes qui ne parlent que d’eux
dans leurs vidéos. Au début, le producteur
de ce DVD voulait que chaque membre du groupe soit
interviewé. Nous avons refusé. Je lui
ai dit d’aller plutôt s’entretenir
avec notre équipe et c’est ce qu’il
a fait. Je l’ai accompagné avec ma caméra
car nous sommes deux à réaliser ce film,
du fait que je ne peux pas m’en occuper lorsque
je suis sur scène. Il a également recueilli
le point de vue des groupes qui ont tourné
avec nous. Du coup, il y a pas mal d’anecdotes
assez marrantes. Mon objectif est de faire de ce DVD
le nouveau Live After Death. Lorsque cette vidéo
d’Iron Maiden est sortie, elle m’a mise
sur le cul.
RH
: Où l’avez-vous filmée ?
Shavo : Nous avons filmé deux shows consécutifs
à Montréal. Le premier a été
enregistré avec 10 caméras et le second
avec 13. Nous avons modifié leur emplacement
entre les deux soirs ce qui fait que nous avons le
concert sous 23 angles différents. Nous en
avons même mis une au plafond ! J’ai vu
quelques rushs et cela m’a emballé. La
qualité de l’enregistrement audio semble
également très impressionnante. J’ai
hâte de rentrer à la maison pour monter
tout cela. Les cameramen ont fait un boulot d’enfer.
Ils étaient tous fans du groupe, et il y en
a même un qui est venu filmer le concert dans
la fosse alors que ce n’était pas prévu.
Je l’ai vu s’avancer dans le pit, au milieu
du public déchaîné, avec son énorme
caméra 35 mm qui est loin d’être
aussi maniable qu’une petite caméra numérique
! Le résultat est fantastique. J’avais
aussi demandé que quatre caméras soient
uniquement dirigées sur les kids, afin de capturer
toutes leurs réactions et leurs expressions.
Le résultat devrait donc être assez sympa.
Nous prévoyons une sortie pour Noël prochain.
J’ai simplement un mois off, en avril, pour
réaliser cette vidéo et ce DVD et aussi
me reposer un peu !
RH
: Pensez-vous également sortir une version
CD du concert ?
Shavo : Je ne sais pas. Peut-être… Si
c’est suffisamment bon, pourquoi pas ? C’est
aussi ce que Maiden avait fait avec Live After Death.
C’est vraiment l’exemple que je veux suivre,
car voilà une vidéo et un CD fantastiques.
A l’époque, c’est tout simplement
ce qui avait été fait de mieux en matière
de vidéo live. J’adore aussi The Song
Remains The Same de Led Zeppelin. Pour conclure sur
le sujet, je souhaite aussi pouvoir inclure nos clips,
en particulier celui de Toxicity, sur ce futur DVD.
RH
: Le moins que l’on puisse dire, c’est
que tu sembles avoir des tonnes d’idées…
Shavo : Beaucoup trop ! a tel point que cela m’empêche
parfois de dormir. Car je n’arrête pas
de penser. J’ai déjà des tonnes
d’idées à l’esprit pour
notre prochain clip. Et ce matin, une idée
de chanson m’est venue. Malheureusement, je
n’avais pas de guitare sous la main. Je me la
suis donc chantée pour essayer de la retenir
mais je ne suis pas sûr que je m’en souvienne
suffisamment. Daron a le même problème.
Il ne s’arrête jamais d’avoir des
idées de chansons. Sauf que lui prend sa guitare
et les enregistre. Il faut dire que les tournées
sont assez ennuyeuses, dans la mesure où nous
passons beaucoup de temps à attendre.
Un
lien très fort
RH
: Dirais-tu que System Of A Down est également
une histoire d’amitié ?
Shavo : C’est même plus que cela. Je considère
les autres membres du groupe comme mes frères.
John est un peu mon petit frère, tandis que
Serj est mon grand frère.
RH
: Il est un peu plus âgé que vous, non
?
Shavo : Pas tant que ça, mais un peu quand
même. Il est celui vers qui je me tourne lorsque
j’ai besoin d’un conseil ou lorsque je
suis énervé. Il sait toujours trouvé
les mots pour me réconforter.
RH
: C’est le sage du groupe ?
Shavo : Non, mais disons qu’il utilise les mots
différemment. Nous nous exprimons tous d’une
manière particulière car chacun d’entre
nous a une forte personnalité. Et nous sommes
tous assez dissemblables. Nous nous retrouvons dans
la musique. Nous nous chamaillons de temps en temps,
mais cela dure rarement très longtemps. Avec
Daron, nous avons eu quelques échanges passionnés,
comme ceux que tu peux avoir avec un frère
ou avec ta femme. Mais nous devons vivre ensemble
et chacun doit donc faire des efforts car nous devons
arriver à prendre des décisions communes.
C’est une situation ou chacun d’entre
nous est à fleur de peau. Mon rôle est
un peu celui du médiateur, faire en sorte que
chacun comprenne bien l’autre. Parfois, je suis
obligé de traduire la pensée de l’un
ou l’autre, du genre : « Tu sais, en fait,
il a voulu dire ça. »
RH
: Penses-tu que le groupe survivrait au départ
de l’un de vous ?
Shavo : Non, je ne le crois pas. Notre groupe résulte
uniquement de l’alchimie qui existe entre nous
quatre. Si l’un de nous partait, je pense que
System Of A Down changerait de nom.
RH
: Au fait, quelle est la signification de ce nom curieux
?
Shavo : C’est à chacun de la trouver,
même si cela ne signifie rien de vraiment particulier.
A la base, cela vient d’un poème écrit
par Daron qui s’appelait Victims Of A Down.
Nous avons changé cela pour System Of A Down
car toutes les victimes font parties d’un système…
RH
: Et la signification de Victim Of A Down ?
Shavo : Je ne peux pas te l’expliquer, car c’est
le poème de Daron. J’en connais la signification
mais je préfère ne pas la dévoiler.
Il faut lui poser directement la question. Il est
bon de conserver une part de mystère afin que
les fans puissent réfléchir par eux-mêmes.
RH
: C’est vrai que Kiss est plus facile à
expliquer !
[Shavo se met à chanter Rock And Roll All Nite
de Kiss]
Attentifs
au monde qui nous entoure
RH
: Certains de vos textes sont très directs
et compréhensibles, comme celui de Prison,
tandis que d’autres sont beaucoup plus étranges
(Forest). Quelle est votre politique en la matière
?
Shavo : Daron a écrit quelques paroles pour
cet album, dont celles de Prison, et ses textes sont
généralement plus explicites. Serj est
plutôt adepte des métaphores.
RH
: Est-ce un aspect important du groupe ?
Shavo : …Oui et non. Oui car chaque aspect du
groupe est important. Et non car nous ne nous prenons
pas la tête là-dessus. Certaines chansons
sont poétiques, tandis que d’autres sont
plus stupides. Bounce traite par exemple de sexe avec
un pogo stick (ndr : tige montée sur ressort
qui permet de se déplacer par bonds) et ce
la n’a aucun sens. Pourtant, c’est bien
de cela que ça parle. Au départ, ce
titre devait même s’appeler « Pyjamas
», je te jure ! Le refrain était la répétition
« Ah Pyja Pyja Pyja Pyja Pyjamas » et
cela s’est transformé en « Jump
On That Pogo Pogo Pogo Pogo Stick ». C’est
une bonne illustration de notre attitude. Nous voulons
divertir les gens, les amener à réflechir,
les faire pleurer, les mettre en colère. Bref,
les amener à ressentir tous les sentiments
de la vie. Si tu me demandais de quoi traitent nos
textes, je te répondrais « de la vie
», même si je n’écris pas
de paroles à l’inverse de Serj et Daron.
Mais mon interprétation de leurs écrits,
c’est qu’ils parlent de la vie.
RH
: Serj chante très différemment d’un
moment à l’autre, comme s’il interprétait
différents personnages ?
Shavo : Absolument. Je me souviens de la période
où il développait son style, avant que
nous soyons signés. Il hurlait tout le temps.
Et puis il a appris à bien chanter, clairement.
Aujourd’hui, il sait parfaitement comment combiner
ces deux styles de chant. Sur certains titres, tu
peux avoir l’illusion qu’il y a au moins
quatre chanteurs alors qu’il est seul, même
si Daron assure également quelques vocaux.
RH
: Certains voient en vous un groupe politiquement
engagé…
Shavo : Je dirais plutôt intéressé
par la politique. La politique tient une place non
négligeable dans notre monde. Dans la mesure
où nous parlons de la vie, nous faisons forcément
allusion à la politique à certains moments.
Mais comme je l’ai dit auparavant, nous sommes
capables d’écrire un titre comme Bounce,
mais également un morceau sur notre système
carcéral et la corruption qui y règne,
ainsi que les absurdités qui s’y passent.
Quand on met dans une même cellule un meurtrier
et un drogué, c’est un acte irresponsable.
L’un est fondamentalement mauvais, alors que
l’autre est malade. Nos prisons sont surpeuplées
et parfois ce sont les mauvais qui en sortent. Nous
voulons juste que les gens soient au courant de ce
qui se passe dans le monde car je ne pense pas que
les médias soient objectifs. Ils nous disent
ce qu’on leur a demandé de nous dire
et c’est toujours le même discours qui
revient, encore et encore, toutes les 20 minutes.
Il arrive que la seule chaîne en anglais à
laquelle nous ayons accès dans notre chambre
d’hôtel soit CNN. Alors je la regarde
un peu mais cela tourne en rond. Il y a tellement
d’autres choses qui se passent. Nous essayons
juste de faire prendre conscience aux gens que les
gouvernements peuvent mentir. Mais nous n’avons
pas vocation à leur dicter leur conduite. Ceci
étant, je peux te dire que certains ont été
dérangés par notre dénonciation
de la corruption dans les prisons américaines.
Ceci dit, nous sommes différents de Rage Against
The Machine qui fait passer un message militant. On
imagine mal ce groupe interpréter une chanson
d’amour. Alors que System peut le faire très
naturellement. D’ailleurs, parmi les 19 titres
que nous avons mis de côté, figure justement
une chanson d’amour. Parce que nous sommes aussi
amoureux. Je suis avec ma copine depuis un bon moment
et j’ai tout simplement eu envie d’écrire
une chanson sur elle car elle tient un rôle
très important dans ma vie.
RH
: En résumé, System Of A Down, c’est
la vie ?
Shavo : Absolument. Et le nom lui-même correspond
à cela car nous faisons tous partie d’un
System Of A Down et nous voulons grimper pour en sortir.
Nous voulons nous en sortir ensemble, comprendre notre
monde et parler de sujets que les autres n’évoquent
pas. « System Of A Down, c’est la vie
» : c’est une bonne définition.
Il faudra que je le ressorte. C’est tellement
vrai. Franchement, de toutes les interviews, je pense
que c’est la meilleure explication de notre
musique que j’aie entendue… avec celle
de l’équivalent de la peinture abstraite
(rires).
RH
: Trouves-tu encore le temps d’écouter
de nouveaux groupes ?
Shavo : Oui absolument. Serj a aussi son label sur
lequel il signe des trucs bizarres… Et il est
intéressant de constater que nous commençons
à influencer de jeunes groupes. Nous approchons
de la trentaine et c’est marrant de voir des
combos montés par des kids de 18 ans se revendiquer
de notre influence. C’est très gratifiant.
A partir du moment où ils ne se contentent
pas de nous copier. Il faut que ces groupes restent
eux-mêmes, tout simplement. C’est le seul
moyen de se sentir bien. Et même s’ils
ne deviennent pas célèbres, ils auront
au moins le plaisir de ne pas se mentir. Le succès
n’est pas ce qu’il y a de mieux dans le
monde.
RH
: C’est assez facile à dire lorsqu’on
vend 2 millions d’albums non ?
Shavo : Je te promets que, dans la seconde, j’échangerai
notre célébrité contre un peu
d’intimité, à la seule condition
que j’ai encore la possibilité de jouer
la musique que j’aime. Il nous est devenu impossible
de nous balader à Los Angeles sans être
reconnus et je te promets que c’est difficile
à vivre.
RH
: Mais ce succès est le prix à payer
pour la vente de disques et la possibilité
de continuer à vivre de ta musique…
Shavo : Tout à fait… Du coup, lorsque
je suis chez moi, je sors très peu. Je ne vais
pas dans les clubs car tout le monde me regarde. Je
veux juste un peu de vie privée, rester chez
moi, avec ma copine, à regarder des DVDs.
Un
futur incertain
RH
: Quel est l’avenir de System Of A Down ? A
quoi ressemblera le groupe en 2010 ?
Shavo : Nous aurons peut-être disparu…
Non je ne le crois pas. Nous allons continuer à
progresser lentement, à vivre notre vie.
RH
: Serez-vous plus calmes ?
Shavo : Pas sûr… Nous en aurons certainement
profité pour partir chacun de notre côté
et nous exprimer par d’autres moyens avant de
nous remettre ensemble pour continuer à faire
de la musique. Nous aimons être libres. Nous
avons tous des projets individuels et nous ferons
donc très certainement un break pour nous y
consacrer. Les fans pourront ainsi découvrir
un peu plus la personnalité de chacun.
RH
: Vous allez nous faire des albums solos à
la Kiss ?
Shavo : Non, cela ne nous correspondrait pas du tout
! Ce ne sera pas forcément de la musique. J’ai
plutôt envie de peindre par exemple, car c’est
aussi l’une de mes activités et je souhaite
y consacrer un peu plus de temps à un moment
de ma vie. Mais nous nous remettrons ensuite ensemble,
pour tout exploser ! Lorsque tu te mets un peu au
vert, tu recharges tes batteries et tu peux revenir
avec une tonne d’énergie. Je pense donc
que nous vivrons une alternance entre System Of A
Down et d’autres activités. Mais il nous
est absolument impossible de préjuger de notre
avenir.
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